Musiciens tunisiens au Centre culturel égyptien à Paris :
Et si le rêve devenait
réalité ?
Depuis un bon moment, le Centre culturel
égyptien à Paris sollicite les jeunes musiciens tunisiens
à se produire sur leur scène, une fructueuse coopération
culturelle qui s’est imposée d’elle-même. Il va sans
dire qu’ en l’absence d’un centre tunisien, d’une
institution fédératrice, servant de pont avec la mère
patrie et surtout dédié uniquement à la culture, nos
artistes, étudiants et
intellectuels, ô combien nombreux en France, demeureront
dispersés, marginalisés et rateront encore et encore
l’occasion de valoriser notre culture…
D’autres, fort heureusement, ne
l’entendent pas de cet oreille, préférant plutôt
s’adapter à la tunisienne, s’imposer et se faire un chemin
balisant tout obstacle. Après tout, chacun trouve son compte, un lieu
s’anime et un artiste se fait entendre.
Wassim Ben chawacha,
Hend Zwari et Hamdi Makhlouf. Le point commun entre ces trois musiciens, d’ores et
déjà professionnels, c’est qu’ils sont en même
temps musiciens-instrumentistes et musicologues doctorants en phase finale
à la Sorbonne grâce à des bourses tunisiennes. Leurs
récents passages au Centre égyptien n’a pas été
marqué uniquement par des récitals de bon niveau mais aussi en
donnant des conférences liées à leurs questionnements de
recherche, dirigés par d’éminents théoriciens de la
musique arabe.
Parcours parisien d’artistes en herbe
à travers leurs récitals respectivement: Réminiscences,
L’envol et Trace.
Réminiscences
Le récital de Wassim Ben Chawacha, qui
se présente fièrement comme disciple de feus maestros Belalgiya,
Saada et Ahmed El Kalai, était surprenant à plus d’un
titre. Comment ce luthiste a pu suspendre à ses doigts, inlassablement
une heure et demi durant, un public aussi connaisseur?
En exécutant son premier morceau,
Wassim a démontré que son luth fait partie de son âme et de
son corps, une fusion insaisissable durant laquelle l’étreinte
semble souder les deux corps…Le choix des morceaux n’était
pas arbitraire : un bouquet harmonieux dont le lien sont les rythmes et
les mélodies de la Méditerranée qu’il brode sur d
une trame orientale pure.
Wassim en osmose avec son luth
En prélude, contrairement aux solistes
préférant la technique crescendo, Wassim dérogeant
à la règle, a tenu à stimuler son public en allegro par un
takssim (le takssim est une appellation d’origine orientale
l’équivalent en jargon andalou-maghrébin est Istikhbar) en
mode hijaz kar puis enchaînant avec le fameux Asturias d’Isaac
Albanez. Ensuite, il fait escale en Turquie en maqam (l’équivalent
au Maghreb andalous est Taba (طبع ج طبوع Shad araban pour repartir sur un air vif, la danse hongroise n°5 &
Sirtou. Le public arabe n’était pas indifférent à ce
voyage découverte. Mais réminiscence oblige, les applaudissements
s’amplifiaient à mesure que le public reconnaissait les
mélodies tunisiennes à travers la danse des chevaux de Ridha
Chmak, ainsi que Ya msafer wahdek de Abdelwahab et
Dhekrayéti d’Al kassabgi. Devant une ovation debout au
bout de deux wassla, avec entracte, Wassim exprime non sans émotion, son
interprétation:«Cela révèle un signe que
l’oreille arabe commence à s’habituer à la musique
instrumentale comme genre à part entière. Le passage instrumental
a toujours existé dans nos noubas mais réduit à des
intermezzos improvisés, c’est bien avec les Ottomans et surtout
l’école irakienne que le solo a vu naissance, puis en Egypte avec
les grands compositeurs modernes… En Tunisie c’est bien Anouar
Brahem qui représente par excellence ce genre comme Chraibi au Maroc»
Wassim en tant que théoricien de
l’histoire et de l’esthétique musicale arabe livre les
subtilités inconditionnelles d’un beau récital en solo «Le
mariage harmonieux entre les modes en est pour beaucoup. Le respect de l’harmonie
des maqâms est toujours agréable à l’oreille, il est
plus pertinent de jouer une suite de modes qui se marient naturellement, tant
ayant la même tonique«درجة
الإرتكاز»
comme le cas du Kordi et du Hijaz. Pour éviter la lassitude, j’ai
du enchaîner avec des modes lointains par exemple le Bayati en sol ou le
Hijaz kar kordi en do. Puis il faut bien alterner entre rythmes lent et rapide.
Il importe également de varier au niveau des formes: Takssim, Lounga,
Samayi, Bachraf qui permettent au soliste de prouver sa maîtrise des
formes complexes et son goût pour la recherche, sans omettre pour autant
de céder à l’art d’improviser, qui se crée de
cet échange complice et malicieux avec le public»
Les frères Zouari
Malgré leur jeune âge, la
réputation de Hend et Ziad Zouari tant à Paris qu’ailleurs
n’est plus à démontrer. Zied qui à chaque concert
émerveille par ses takssims et solos improvisés, est
toujours sollicité par les musiciens et les artistes.
Considéré comme l’un des virtuoses violonistes arabes, il a
cette qualité rare chez certains de son calibre,
l’humilité, et il préfère s’exercer à
l’ombre malgré son talent.
Hend, de par l’originalité et la
richesse de son instrument, qu’elle manipule avec aisance et
dextérité, habituellement réservé à la gente
masculine, draine sur elle une attention assez particulière et a su
émerveiller surtout les spectateurs occidentaux, habitués aux
clichés de la femme arabe, voilée, inculte…
On ne compte plus ses concerts aussi bien
à Paris qu’en Europe et au Maghreb. Les chaines de
télé lui courent après pour agrémenter leurs
programmes culturels….Attention ! Pour l’avoir au bout du fil
ce n’est pas évident, il faut passer par son producteur… Son
récent récital au Centre culturel égyptien s’est
distingué par l’interprétation de Loungas dont celle
intitulé «Ryadh» de Ryadh Assoumbati et celle
d’Anouar Braham Parfum de gitane.
Hind Zouari, la princesse de la cithare
Evidemment, Hend a joué des extraits
de son Album « L’envol », édité en France
fin 2008, et composé intégralement par la cithariste
elle-même. En guise de conclusion, Hend clot avec son compositeur
fétiche Hédi Jouini en chantant et en jouant à la cithare «Taht
el yassmina » et « lamouni » avec
l’accompagnement de la salle…« Jouini c’est une
référence pour moi, car il a beaucoup innové au niveau
mélodique, il s’est inspiré du flamenco mais ça
toujours raisonné oriental sans être tradionnaliste; il excelle en
mélangeant. Je trouve que Anouar Braham emprunte bel et bien son chemin
mais à son goût» commente, comme on aime
l’appeler, la princesse de la cithare.
Traces
Le concert de Hamdi Makhlouf, intitulé
Traces révèle une carrière de musique fusionnelle
qui se ne crée que par le métissage. A son luth, Hamdi
était entouré de sa troupe de jazzmen, Vincent Lendower
compositeur et pianiste, Léonardo Teruggi à la contrebasse et
Philippe Foch batteur et percussionniste. Sans omettre le virtuose Zied Zouari
au violon. Mais pourquoi le jazz comme forme ?
«C’est une musique
vivante et son socle de base est l’improvisation à l’instar
de la musique arabe. Ceci dit le luth est omniprésent et sert de trame
au reste des instruments, la ligne mélodique demeure arabe et orientale.
Traces
offre une liberté pour que les instrumentistes s’expriment et
communiquent sur scène en improvisant, c’est le meilleur moyen de
tester les capacités d’un musicien.»
Mieux encore, l’artiste n’est pas
insensible aux causes humaines ni à la souffrance des opprimés :
le premier morceau est intitulé Colère Palestine: «Je
l’ai composé le deuxième jour du bombardement de Gaza,
j’étais en colère et j’ai voulu que ça
transmet un message alarmant et inquiet»
Si Boed est inspiré
d’airs grecs et tsiganes, par contre l’Acte lacté
s’enveloppe en revanche d’une tendance contemporaine avec bruitage
et rythme rapide 7/8. Avec Phalange, Hamdi emprunte les rythmes indo-pakistanais,
pour enchainer avec le morceau Pages nocturnes, édité en
compilation chez EMI musique sous arabia nights. Hamdi a tenu que le mot
de la fin revienne à ses origines, Anbar hymne
dédié à sa Tunisie natale et à l’amour
maternel puis Jalloul, reprise de la nouba Stambali de Sidi
Abdelkader Jilani, version sfaxienne retravaillée sur style
jazzy.
«Le public était
emporté et surpris par une version inattendue de la musique arabe livrée en
jazz… Le look décontracté des musiciens, les moments
d’improvisation frôlant par instant et légèrement la
transe ont complètement rompu avec un concert classique bien
articulé et étudié avec des musiciens parfois figés
et trop académiques.»
Le souci de Hamdi d’opter pour le jazz
vise à intégrer une forme d’harmonisation à la
musique arabe «emprunter et se frotter à d’autres styles
ne veut pas dire effacement et désintégration. Loin de là,
la conception de Traces a réussi grâce à la fusion des
musiques que l’auditeur n’arrive pas à dissocier l’une
de l’autre, elle est livrée en harmonie telle qu’elle donne
l’impression à découvrir un nouveau genre»
justifie Hamdi en précisant qu’il n’est pas un jazzman mais
qu’il utilise le jazz pour agrémenter la musique arabe.
Certes, toute création est fruit
d’inspiration, mais à force de trop emprunter et se fusionner ne
risque-t-on pas de diluer les spécificités et
l’originalité ? Y a t-il un seuil à ne pas franchir en
matière d’inspiration? Comment peut-on assurer la
continuité de l’authentique et l’équilibrer avec
l’innovation sans altérer et freiner ni l’une ni
l’autre?
Musiques en gestation et en
expérimentation
Bien qu’ il ait un faible penchant pour
les modes tunisiens, Wassim trouve que l’avenir de la création
musicale aussi bien en Tunisie qu’ailleurs est tributaire de
l’ouverture sur d’autres musiques et l’introduction de
nouveaux instruments en partant évidement de notre héritage «Si
le créateur ne s’adapte guère à
l’époque de son public, ce serait la faillite, comme le disaient
les frères Rahabéni», conclut Wassim.
Pour Hend, elle ne cache pas son
inquiétude quant à l’authenticité de la musique
tunisienne en expliquant : « le problème de l’authenticité
remonte déjà au congrès du Caire qui a statué
l’introduction des instruments occidentaux lesquels sont incapables par
exemple d’interpréter les Toubou tunisiens ne pouvant atteindre
le1/4 de temps.
Ziad et hamdi, complicité créatrice
D’autre part, le souci
exagéré pour la fixation de nos noubas à l’aube de
l’indépendance a certes évité sa perte mais a
freiné son évolution, car auparavant, la transmission
était orale, d’où la richesse des versions qui ont
été malheureusement éliminées pour ne garder
qu’une seule. Aujourd’hui encore on s’écarte de
l’âme sous l’influence du modèle oriental, on a
tendance à suivre le goût du public, alors qu’autrefois la
musique n’était pas conçue pour plaire ou pour vendre,
c’était plutôt le fruit de la création et de
l’improvisation.»
Plutôt optimiste qu’alarmiste,
Wassim qualifie la stagnation que connaît notre musique depuis un moment
par une période d’expérimentation quelque part prometteuse.
Dans le même ordre d’idées, Hamdi trouve que
«ça bouge bien surtout au niveau de la variété des
festivals citons à titre indicatif, celui des Musiciens Tunisiens
à Enejma Ezzahra: ce genre de manifestation encourage les jeunes
talents, il y a des tendances prometteuses mais il faut subventionner davantage
la création et surtout impliquer les médias à une bonne
critique constructive, pourquoi ne pas créer à ce titre une revue
spécialisée dans la critique musicale et favoriser les rencontres
des jeunes musiciens avec d’autres artistes du monde afin qu’ils se
produisent sur des scènes autres».
En attendant Godot!
Malgré l’exigüité de
l’espace égyptien, le centre draine une foule de mélomanes
et de passionnés de culture tous domaines confondus. Certes,
l’animation et le souci de multiplier les manifestations et les rencontres
culturelles sont à l’origine du rayonnement du Centre. Mais quels
sont les autres facteurs d’un tel succès et tel essor? La question
épineuse est aussi comment nos amis égyptiens arrivent à
financer autant de manifestations et inviter autant d’artistes, alors que
d’autres centres culturels arabes limitent, occasionnellement, leurs
actions aux événements religieux et politiques?
«Notre programmation
culturelle a toujours été ouverte à toutes les
communautés arabes mais de plus nous sollicitons les artistes des pays
arabes qui n’ont pas de centre culturels. La coopération avec les
artistes tunisiens ne date pas d’aujourd’hui, j’ai
déjà présenté Samiha Ben Said, professeur de
Cithare, Samir Ferjani, flutiste, et Fakher Hakim saxophoniste...» explique Dr Mahmoud
Ismaïl, directeur du centre. Il va sans dire que ces artistes ne sont pas
rémunérés, le passage par ce centre est déjà
une récompense surtout pour les débutants et ceux qui ne
cherchent pas le gain immédiat. Cependant, les artistes invités
d’Egypte sont censés être pris en charge: «C’est
le ministère de la Culture qui assure le billet et les indemnités
de séjour évaluée à 220 dollars par jour et,
heureusement, grâce à l’appartement que nous
possédons au dessus du Centre, nous réduisons à deux tiers
les frais puisque nous assurons l’hébergement de l’artiste
ou la troupe», précise le directeur du centre.
De toute évidence, le rayonnement
d’un centre ne dépend pas exclusivement du facteur financier. Il y
en a bien d’autres. Compte tenu de l’effet des espaces de culture
comme vitrine pour promouvoir les productions et les produits culturels
d’origine, l’offre culturelle doit être
démocratisée pour assurer l’accès gratuit, sans se
soucier du gain. Servir exclusivement la culture sans la moindre politisation
des manifestations, est une condition sine qua non pour que le centre serve de
temple à toutes les convictions et tendances, ainsi la culture servirait
de trait d’union. La gestion doit être confié aux
spécialistes et aux passionnés de la culture et non aux intrus ou
encore aux bureaucrates. Il importe également de bien étudier les
évènements et les productions culturelles à proposer, de
manière à attirer des publics de divers horizons, ni
élitiste ni populacier. Ce qui importe, c’est le souci
d’impliquer le public par le débat et la critique lors des
rencontres, de dispenser des ateliers de formation qui doivent dépasser
le stade scolaire et amateur… N’est-il pas de toute urgence que nos
ministères de la Culture et des Affaires étrangères
œuvrent en tandem pour la mise en place d’un comité de
réflexion pour la création d’un espace tunisien en invitant
la communauté tunisienne en France à dire son mot. A bon
entendeur…
Adel Balgaggi